Assassiner la beauté : massacrer des gazelles

Assassiner la beauté : massacrer des gazelles

Nougaz ihenqad nanagh
Assassiner la beauté : massacrer des gazelles
Akakous Ajjers Ahaggar Aïr Azaouad Adrar Antilope
mercredi 12 mai 2004 par chekib abdessalam


D e l’Akakous à Zagora, de Oualata à Sidi Okba, de l’Ennedi à la vallée de l’Eau, les rumeurs d’exactions s’amplifièrent jusqu’à devenir descriptions de massacres. Entre Tafedest, Aleqsod et Tin Ghergho, les provocations systématisées causent des replis, des disparitions, des extinctions. Les massacres, de gazelles surtout, par turbo-injection ou diesel électronique interposé, redoublent de plus belle. Le tout-terrain de l’arbre à came et du double pont, par huit unités déployées en large, balaye les grands plateaux de l’ongulé. Au volant, les charmants fossoyeurs de la beauté sauvage se régalent. Ils violent le supplicié. Ils ont éradiqué l’antilope addax.

A ux contrées des splendeurs absolument irradiées, l’automobile devient l’instrument de mains assassines. Les initiés de la gibecière s’en donnèrent à cœur joie. Faux Marco Polo indignes, pseudo-Vasco de Gama, fabulateurs sans probité en herbe, indignes suiveurs incendiaires de Christophe Colomb, innombrables soldats de convoitise, troupe de galion, les néophytes de la rapine et de la musette, équipés de magellans, ces systèmes de navigation par satellite, indisciplinés, brutaux, s’adonnèrent gaillardement à la tuerie, protégés par le droit d’épave et les surstaries, rivés à leur télécommande, à la glue cybernétique et à l’esbroufe cynégétique. Dès que l’engin est éloigné d’une masse de métal, l’antenne dépliée et la mise en orbite ajustée, les puces du magellan captent les quatre dominos requis de l’espace interstellaire. Tout ce qui bouge est mort.

L es chauffeurs des géologues en mal de prospection l’attestent vigoureusement. Ils n’avaient pas toute leur tête en ce temps. Ils ne jouissaient pas de toutes leurs facultés. Fangios, acrobates des dunes labourées, touristes intrépides, professionnels de la gâchette ou du tracking, pervers repentis, ils avouent, parfois, leurs méfaits, leur rodéo, quand, peu dérangés, ils prennent conscience du macabre résultat.

I ls se voient opposer la résistance et la réprobation cinglante de touristiques âmes sensibles qui refusent tout net de participer au festin lorsque les bêtes sont dépecées au bivouac. Après les larmes de la course-poursuite, après l’éclatement des cœurs et la déchirure des poumons. Après la gabegie d’un feu embrasant des quintaux de bois mort dans des zones où il reste non renouvelable, ayant échoué là par la magie des fleuves antiques. Fureurs, colères, emportant tout sur leur passage, lambeaux de berges, bois mort, limon et bourbe détritique, ils ramenaient des branches et des arbres arrachés de la koudia, cette incartade, cet écart échevelé des sommets, château d’eau du désert, réserve biologique, biosphère cristallogène, coagulum de la transparence d’une vie préservée. Cet étage climatique supérieur des reliques d’un patrimoine, les journalistes bien intentionnés, pourtant experts en langue de bois, le qualifieront de majestueux et fragile.

Q uelques instants fatidiques, sans surveillance, auront suffi. Lorsque leur nouvel ennemi surgit d’un fatras de klaxons et de lueurs de projecteurs antibrouillards, d’autOcollants, de slogans et formules toutes faites, conçues par les marchands fluorescents d’un autre continent, les animaux et les plantes du désert étaient déjà fort occupés à lutter contre la sécheresse de deux mille ans qui sévissait. Pas de pluies dignes de ce nom depuis plus de trente ans. Bientôt, on pourra crier " quarante ans, ça suffit ". Poursuivre, pourchasser, torturer, lapider, devient le lot quotidien. Il n’y a qu’à régler le commutateur.

S ur fond de pneus à crampons usés, dans un paysage mouvant de dunes émouvantes, le vent protège la belle Tamada de l’épouvante, la réserve d’eau flanquée d’ombre, la dernière des gueltas au balcon féerique des falaises orientales d’un tassili Tim Missao.

extraits de
3m² pour l’antilope - chekib abdessalam

LE
ROMAN
NOMADE

un roman-poème déserts, lointain, proche, mystères, évidences, antilope,
une vaste composition nomade littéraire en action, un univers carcéral explosé, les racines secrètes de la liberté :

A DECOUVRIR

Editions l’Harmattan
(Coll. Ecritures, 263p, 22 €)
ISBN 2-7475-5349-3



cybersahara
c’est sur la peau des gazelles que sont inscrites vos traditions
Toumast tan kel Erou


chekib abdessalam

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