Catégorie: "Roman"

Assassiner la beauté : massacrer des gazelles

Assassiner la beauté : massacrer des gazelles

Nougaz ihenqad nanagh
Assassiner la beauté : massacrer des gazelles
Akakous Ajjers Ahaggar Aïr Azaouad Adrar Antilope
mercredi 12 mai 2004 par chekib abdessalam


D e l’Akakous à Zagora, de Oualata à Sidi Okba, de l’Ennedi à la vallée de l’Eau, les rumeurs d’exactions s’amplifièrent jusqu’à devenir descriptions de massacres. Entre Tafedest, Aleqsod et Tin Ghergho, les provocations systématisées causent des replis, des disparitions, des extinctions. Les massacres, de gazelles surtout, par turbo-injection ou diesel électronique interposé, redoublent de plus belle. Le tout-terrain de l’arbre à came et du double pont, par huit unités déployées en large, balaye les grands plateaux de l’ongulé. Au volant, les charmants fossoyeurs de la beauté sauvage se régalent. Ils violent le supplicié. Ils ont éradiqué l’antilope addax.

A ux contrées des splendeurs absolument irradiées, l’automobile devient l’instrument de mains assassines. Les initiés de la gibecière s’en donnèrent à cœur joie. Faux Marco Polo indignes, pseudo-Vasco de Gama, fabulateurs sans probité en herbe, indignes suiveurs incendiaires de Christophe Colomb, innombrables soldats de convoitise, troupe de galion, les néophytes de la rapine et de la musette, équipés de magellans, ces systèmes de navigation par satellite, indisciplinés, brutaux, s’adonnèrent gaillardement à la tuerie, protégés par le droit d’épave et les surstaries, rivés à leur télécommande, à la glue cybernétique et à l’esbroufe cynégétique. Dès que l’engin est éloigné d’une masse de métal, l’antenne dépliée et la mise en orbite ajustée, les puces du magellan captent les quatre dominos requis de l’espace interstellaire. Tout ce qui bouge est mort.

L es chauffeurs des géologues en mal de prospection l’attestent vigoureusement. Ils n’avaient pas toute leur tête en ce temps. Ils ne jouissaient pas de toutes leurs facultés. Fangios, acrobates des dunes labourées, touristes intrépides, professionnels de la gâchette ou du tracking, pervers repentis, ils avouent, parfois, leurs méfaits, leur rodéo, quand, peu dérangés, ils prennent conscience du macabre résultat.

I ls se voient opposer la résistance et la réprobation cinglante de touristiques âmes sensibles qui refusent tout net de participer au festin lorsque les bêtes sont dépecées au bivouac. Après les larmes de la course-poursuite, après l’éclatement des cœurs et la déchirure des poumons. Après la gabegie d’un feu embrasant des quintaux de bois mort dans des zones où il reste non renouvelable, ayant échoué là par la magie des fleuves antiques. Fureurs, colères, emportant tout sur leur passage, lambeaux de berges, bois mort, limon et bourbe détritique, ils ramenaient des branches et des arbres arrachés de la koudia, cette incartade, cet écart échevelé des sommets, château d’eau du désert, réserve biologique, biosphère cristallogène, coagulum de la transparence d’une vie préservée. Cet étage climatique supérieur des reliques d’un patrimoine, les journalistes bien intentionnés, pourtant experts en langue de bois, le qualifieront de majestueux et fragile.

Q uelques instants fatidiques, sans surveillance, auront suffi. Lorsque leur nouvel ennemi surgit d’un fatras de klaxons et de lueurs de projecteurs antibrouillards, d’autOcollants, de slogans et formules toutes faites, conçues par les marchands fluorescents d’un autre continent, les animaux et les plantes du désert étaient déjà fort occupés à lutter contre la sécheresse de deux mille ans qui sévissait. Pas de pluies dignes de ce nom depuis plus de trente ans. Bientôt, on pourra crier " quarante ans, ça suffit ". Poursuivre, pourchasser, torturer, lapider, devient le lot quotidien. Il n’y a qu’à régler le commutateur.

S ur fond de pneus à crampons usés, dans un paysage mouvant de dunes émouvantes, le vent protège la belle Tamada de l’épouvante, la réserve d’eau flanquée d’ombre, la dernière des gueltas au balcon féerique des falaises orientales d’un tassili Tim Missao.

extraits de
3m² pour l’antilope - chekib abdessalam

LE
ROMAN
NOMADE

un roman-poème déserts, lointain, proche, mystères, évidences, antilope,
une vaste composition nomade littéraire en action, un univers carcéral explosé, les racines secrètes de la liberté :

A DECOUVRIR

Editions l’Harmattan
(Coll. Ecritures, 263p, 22 €)
ISBN 2-7475-5349-3



cybersahara
c’est sur la peau des gazelles que sont inscrites vos traditions
Toumast tan kel Erou


chekib abdessalam

Assassiner la beauté : massacrer des gazelles

Les racontars retiennent l’attention

Au sud rocailleux de galaxie
Les racontars retiennent l’attention
Dans le désert des déserts

vendredi 19 mars 2004 par chekib abdessalam


Tandis que les otages de l’éthique erraient, comme l’oued tantôt s’asséchait, tantôt reprenait du vert au printemps, une ville sortie d’on ne sait où clamait la rumeur intestine d’un coup de force avorté, à l’instigation d’un gamin qui disserte sur le maniement de la kalachnikov. L’arme préférée des médias sublimes. La rumeur publique et son imagination si fertile que l’onde de choc s’y blottit.

Dans le trou noir, le regard idéaliste, un mouton prononce la formule choc, les pieds au creux de la dune. Un touriste fait la leçon de chose à l’humanité farouche d’un exil sans vacances où des enfants peu loquaces ne jouent à rien. Un alpiniste et un architecte aux mœurs radoucis écrivent et voyagent. Il suffisait, en ce temps, de psalmodier les cent vingt six mots numériques du langage basique et ravisseur pour libérer un romancier tel quel.

Auprès de la source, ceux qui ne liront pas que les extraits à l’horizon thématique d’un forum pourront acheter l’article payant et se souvenir d’un geste habile qui mène au cœur du massif des bribes de l’univers.

cybersahara en incrédulité

 

Ebouriffante Tassabat

mercredi 20 septembre 2006 par Abdessalam Idriss Navigation rapide De retour d’In Ziza, p1 O Sabatéens de Tassabat, p1 Elyes, p1 Coup de théâtre, p1 Prologue, p1 En transit, p1 Anfractuosité, p1 Ebouriffante Tassabat De retour d’In Ziza De retour d’In Ziza, fourbu, Elhassan se rapproche de la Tafedest, au nord-ouest des étendues livrées à leur propre sort, foulées de pied ferme, contre toute attente, par les enfants sélectionnés par la nature, échappés des mortalités infantiles. Elle bourgeonne, le succès ahurissant. Car ici, naquit Tassabat, la grande bringue aux cheveux si souvent démêlés, à la voix si forte, si bonne grimpeuse, capable de marcher des jours entiers en travers des rochers et des chaabates, moulée aux méandres creusés des ruissellements. Signe particulier, un grain de beauté sur la joue gauche, assorti à ceux de ses avant-bras. Sachant se montrer maladroite, bourrue à ravir, tant et si bien que personne ne douta de ses lointaines origines issabaten - ou sabatéennes -, Tassabat déferle, au fur et à mesure, en guise de présentation, sur les poses hiératiques de l’assistance. — Ne vous en offusquez pas. De front, irrégulière et sans hiérarchie, si proche des légendes vivantes dans les khaymas, son rire en ponctue la proximité, au grand ravissement des petits et des grands enfants. O Sabatéens de Tassabat O Sabatéens de Tassabat, vous qui souhaitiez rallonger les routes du désert, adeptes du grand écart, de l’étape sans limite, trop enfouis dans le passé du passé, elle qui porte le même nom, ne pourrait-elle mieux le porter, reine du pays heureux ? Peut-être épouse, elle s’invite, plus certainement, et visite le prophète-roi, à lui le salut, qui parle le langage des oiseaux grâce à l’intervention de la huppe médiatrice. Avec sa touffe de plumes ébouriffée, cette huppe traductrice qui sait rabattre le caquet à plus d’un. Quand reine, Saba, Makeda ou Belqais, nabathéenne, de rameau araméen, assiste émerveillée au spectacle de la sagesse, un instant mise en doute. A l’orient d’un ancien pays de Misr, impassibles peintres ou sculpteurs, poètes ou philosophes sentencieux tracent son portrait à main levée. Elle établit une liaison. Venus vraisemblablement du sud iduméen, via Akaba, berceau d’objets pré-manufacturés, aux alentours de Tihama ou de l’insulaire Assir, mais encore, arrimés bien plus au sud, ces sabatéens survécurent aux inondations puis à l’assèchement dûs à la rupture de la digue de Mareb. Au centre de leur désert nouveau, de leurs nouvelles montagnes, les Issabaten dominent cette plaine blanche d’Aguenar. On dit qu’elle les effraie, eux, les habitants des terres noires. On va même jusqu’à prétendre qu’ils l’adorent, qu’ils l’idolâtrent, comme pour se délivrer de la terreur qu’elle leur inspire. Ils construisent une digue, un barrage en troncs d’oliviers, complètement ridés. Ils polissent leurs meules et molettes en haut du massif de la Taessa. Promeneurs, gare à vous ! Ils apprécient les jets de pierres. Ces pierres qu’ils déposent sur un roc à hauteur d’homme au-dessus des laves d’In Houter ou qu’ils lancent sur une gravure entourée de nécropoles. Pour une raison livrée aux conjectures. Elyes Pieds et poings liés, défiez-vous des cimes abruptes. Le site Ezzebib n’Elyes, les « raisins secs d’Elyes », bruns, presque noirs, allongé dans un creux, entre les rochers géants de granit, ressemble à cet intéressant guano, excrément fossile qui contient peut-être des pollens. Dominant une guelta, fêlure au milieu d’une paroi abrupte, Elyes s’allonge dans un abri pour ornithologue passionné par l’étude des rapaces. Un couple et une dame sportive multiplient leurs anecdotes. Les Issabaten, bien sûr, eurent pour chef, vingt-quatre heures, seulement, un certain Akar. Quelle drôle d’idée eut-il, Akar, de vouloir apprivoiser les mouflons ! Le premier jour de son règne. En ce temps là, les domestications peuvent être à l’ordre du jour. Innombrables à peupler la koudia, tous les issabaten, sans exception, se tiennent par la main et descendent par palier. Abasourdis, car ils sont bruyants ces humains, les mouflons devancent jusqu’à atteindre la plaine. Laissant cheminer sa lumineuse idée, Akar intime l’ordre d’attirer les bêtes et de les enfermer dans les grottes choisies. Tout se passa comme le jour où, épuisé, il déposa sa solitude et sa tristesse à l’entrée d’une grotte. Les issabaten attendront que les mouflons se calment pour essayer de les apprivoiser. Un nouvel élevage en perspective. Coup de théâtre Coup de théâtre ! Voilà qu’ils s’échappent de tous côtés ! Les bêtes sauvages courent vite rejoindre leur sommet natal. Aux issabaten de se questionner. Pour eux, la pacification des mouflons s’avère autrement plus difficile qu’aux anciens égyptiens l’élevage des addax. Perdus, de conjectures en conjectures, ils décident que leur chef n’est pas digne de l’être. La charge est trop lourde. L’idée mauvaise. Dans l’énervement, profitant de la cohue, un assaba jette une pierre à la tête d’Akar. Le chef tombe. Le brouhaha et l’effervescence sont à leur comble. Paroxysme et imitation, tous les issabaten prennent chacun une pierre qu’ils jettent à Akar, bientôt recouvert d’un immense amas. Sa sépulture. Le plus grand de tous les tumulus de la koudia est né, c’est le tombeau d’Akar. Imperturbables, les mouflons broutent mais les oliviers se protègent en transformant leur partie inférieure en ronces non comestibles pour mieux se développer dans la partie supérieure. Tassabat prétend sérieusement que les issabaten se servent toujours de leur main droite, passée au-dessus de la tête, pour se gratter l’oreille gauche et inversement pour l’oreille droite. On raconte beaucoup de blagues à leur sujet. Comme, par exemple, l’invraisemblable déménagement de tout un campement, armes et bagages, à l’heure du déjeuner, après mûre réflexion. Chameaux et ânes chargés, chèvres rassemblées. Un déménagement pour permettre à un assaba de déjeuner car là où il est assis un piquet de la tente, que l’on démonte, le sépare de son plat. Anticonformiste, Tassabat, énergique, manie l’humour des derviches issabaten, « iderouijen ». Elle les porte bien dans son coeur même s’ils sont moqués : — ...ouala koud iderouijen ! conclut-elle, déclenchant l’hilarité. — ... même s’ils sont des derviches ! insiste-t-elle, mimant un clown naïf ou simplet. Prologue Prologue, il pleut. Quand le ciel a coulé, les crues tracent leur sinueuse aventure, de méandres en méandres, nébuleuse de bénédiction dans le désert doré. Blason, sous ses fils d’argent, sur un sol chaud, engelure sur un sol froid et sec, gosier enfin humecté, où les plantes viendront boire, les gueltas feront provision d’eau, les animaux feront escale, le migrateur insouciance. Les animaux accouplés se décuplent. Prolifération. Un delta se dissipe. L’inspiration aidant, Tassabat, infatigable, raconte l’histoire d’Amgha, la mrabta des pentes douces des granits à dos rond. Elhassan ne se rappelle que très vaguement de la saga d’un couple pas comme les autres qui donna naissance à des arrières, arrières, arrière-petits-enfants aux visages de montagne et aux mains de voyage. A force de vouloir se souvenir, la tête lui tourne. Elhassan soupçonne Tassabat de demander à quelqu’un de lui prononcer certaines formules magiques car, lorsqu’elle raconte, entraînée par ses enthousiasmes sonores, elle fascine comme à l’aide d’un enchantement. Elle se repose à l’ombre d’un éboulis. La nuit tombe progressivement sucrée de parfums et de bruissements qui font rêver. En transit En transit, arrivé aux campements du plateau blanc ondulé, professionnel de l’escalade, porteur de l’unique bonheur de ses conversions romantiques ou en quête de sanctuaires dépouillés, vétéran septuagénaire, que Dieu lui accorde baraka et longue vie, né sous le mont dont il porte le nom de Scarabée, seul entre le grand tassili de l’Immidir et la Tafedest aux crêtes étirées, sur cent cinquante kilomètres, du Sabot de l’Ane à la rivière de l’Eau Mousseuse, Edjelé affectionne, particulièrement, les contes et les causeries de Tassabat avec qui il se persuade une liaison de parenté assez floue mais suffisante. Attentionnée, Tassabat prépare un mélange d’armoise, d’afessour et de foie grillé pour le soigner d’une légère affection hépatique. Tassabat bavarde avec Scarabée. Tassabat dissèque la parole. Elle désarticule le rire et fragmente la pensée. Il s’agit bien de sauver la face et de rester attentif. Sinon c’est elle qui rappelle à l’ordre. Ses injonctions lézardent le mutisme. Rien ne peut troubler sa gaieté. Elle donne libre cours à ses épanchements de coeur. Elle ne craint pas la démesure. Elle joue franc jeu et ne cache pas sa pensée. Ces mots qu’elle utilise semblent appartenir à quelques patois diversement oubliés au fin fond de quelque province du tropique du cancer, en toute latitude, noyée dans les nuages passagers entre les plateaux ensoleillés de solitude ancestrale. Toutefois, chacun finit bien par la comprendre et l’écoute jusqu’à s’endormir. Edjelé sait que, quelque part, il y a la vérité et que le rêve est là, aussi. Pour que leur harmonie vivante éclaire l’imagination, le passé et l’espoir fraternisent, après les siècles ou les millénaires, et, selon chaque hypothèse, si différente soit-elle, avec sa vérité, avec, elle aussi, son rêve. Anfractuosité Sous une anfractuosité, entre deux rochers, Elhassan retire une pierre. On y distingue, à peine, des traits fins et entrecroisés. L’écriture est celle composée des lettres de cet arabe africain resté presque tel que l’arabe anté-islamique. Elhassan pense aux prédécesseurs admirés de Tassabat qui auraient très bien pu écrire ces lettres plus carrées. Une hache polie. C’est une « pierre aux écritures saintes » des premiers pèlerins de l’antiquité. Le cadeau de Chebeki. Voilà Najem sidéré, admiratif, lorsqu’il voit avec quelle dextérité, et sous l’oeil perspicace de Tassabat, le charif et le vieux targui élevent plusieurs monuments en pierre sur l’esplanade délavée des poussières sèches au royaume de son enfance. Il se tient coi. Aux abois. Pendue à ses lèvres, la passion nostalgique des rives du Loin, son oued préféré. Loin, avec sa khayma, ses enfants, la douceur et l’amour de sa femme morte d’une mauvaise fièvre, la zériba de ses chèvres, son jardin suspendu, ses crues, ses lacets entortillés, ses argiles, ses rides et ses non-dits. Extrait du roman Ibaydi, le détachement bleu Abdessalam Idriss

Iménokalen la grande fête annuelle

mercredi 20 septembre 2006 par Abdessalam Idriss Navigation rapide Subtile émanation d’une aura, p1 A l’ombre d’une feroua, p1 espérances rapprochées, p1 Subtile émanation d’une aura Les chorfas, les représentants des tribus, les personnalités religieuses et l’aménokal se sont rencontrés, à l’avance, pour régler les questions d’organisation et la participation de chacun. Comme tous les iménokalen, chef des chefs de tribus, l’aménokal actuel reçoit, avec prodigalité et bonté, ses nobles visiteurs accourus de toutes parts. Une grande fête, même annuelle, cela se prépare. Les Kel Oulli, éleveurs de caprins, portent les plus beaux costumes, étincelants, impeccables. Ainsi l’exige la coutume des imrad. A se donner plus d’importance qu’un suzerain, ils se portent garants de leur propre intégrité et de leur dignité. Un jeu de mise en valeur, antidote envers le suzerain qui ne peut que jouir d’une relative suzeraineté, un contrepoison, excluant, manifestement, tout pouvoir absolu. Le suzerain doit rester simple car, dans le cas contraire, où il se donne trop d’importance, par orgueil, il prend la position dite du « vassal » qui veut en montrer et perd, aussitôt, sa véritable suzeraineté, son influence. Subtile émanation d’une aura qu’il n’est pas question de démériter. Il s’agit de se prémunir contre les intempérances et l’arrogance de l’égocentrisme, servile infatuation, ridicule rien. Fierté et amour-propre, inaliénable droit dont toute personne jouit, rehaussent les amitiés et relèguent les susceptibilités au second rang. A un moment précis, un rapport de forces parait se figer pour une période indéterminée et finit par représenter une sorte de consensus qui accorde, entre elles, les mailles d’un tissu, frais en été, chaud en hiver, lorsque l’on enfile jusqu’à trois ou quatre abaya, souriya, jallaba ou daraa, l’une sur l’autre. Historiquement, la suzeraineté d’une tribu peut permuter, être remise en cause ou tomber en désuétude, soumise à l’épreuve des siècles ou à l’épreuve de quantité d’adversités, d’outrances, de prospérités, de vertus, voire d’imprévus. Si souffrances et blessures cicatrisent, l’honneur ne souffre aucune atteinte. Expression libre, honneur et respect peuvent se vanter d’une estime supérieure, attributs inaltérables, sacres de la parole. Apanages distincts. A l’ombre d’une feroua A l’ombre d’une feroua du cuir de peaux de mouflons, nouvellement rougie à l’ocre, les imouhars et les ineslimen discutent diversement. L’un d’eux, pour qui prime l’aphorisme, ne s’exprime que par proverbes ou maximes, intermédiaires dont il abuse. De peur de pêcher par excès, souvent, il se tait et passe la parole à son voisin. Un autre encore, à la manière sublime des vrais bédouins arabes de la jahiliya, parle exclusivement, depuis de nombreuses années, en syllabes égales rythmées par des voyelles longues ou brèves. Inventeur de génie et habile versificateur, il se perdra à improviser brillamment le souffle de sa vie. Un petit groupe aborde la question du partage de la Tafedest. Certaines tribus et fractions viennent juste d’arriver du sud, d’autres, du nord ouest, depuis un siècle seulement. A Ceux de la Grotte, les oueds qui versent dans l’Igharghar et ceux dont l’aval se situe au nord jusqu’à Oudane. Là où le sultan imanen fit placer un rocher pour marquer les limites naturelles des riverains. Aux Enfants de Hada, la Tafedest blanche et l’eau qui revient au soleil tombant, exceptés deux oueds, le premier pour les trois soeurs, le second pour la fille de l’ancêtre commun. Le clan des Issalamaten, aujourd’hui disparu, payait un tribut qui valait à lui seul la totalité de celui des autres fractions réunies. Il faudrait maintenant chercher le dernier assalama entre l’Ahaggar, le Tidikelt et les Ajjers. Les descendants des filles d’Ouhet, de Terorit et d’Agakal, « le Fils de la Terre », dur guerrier aux énormes moustaches qui le font ressembler aux cavaliers des nobles tribus arabes des Chaamba et des Ouled Sidi Cheikh, reçoivent chacun leur part. Un nomade des tentes d’Achekir, aux seize jeunes femmes célibataires, fredonne une chanson en leur honneur. « Belles, ... crinières, alechou, voix de flûte, nostalgie brûlante comme un coup de cravache... » espérances rapprochées Seraient-elles de celles à qui un pur amour ouvre les ailes sur un sol connu pour s’en aller, de découverte en découverte, au bord des saluts intimes ? Se cachent-elles le coeur confié à leurs espérances rapprochées ? Un flottement, voilé par les rayons obliques de la lune, dissipe l’encens dans la nuit brûlée. Pendant que des paroles produisent l’effet d’une joute poétique, une essence de fleur asperge l’assistance de ses baumes vivifiants. Un enfant improvise des vers. Au royaume des ombres, les voix se reposent. Les danseurs agréés se dispersent et réapparaissent au gré du vif sourire d’un rictus. Un brin de pureté jaillit des voeux exaucés. Epaule contre épaule. Verte fraîcheur capable de porter au loin les promesses d’aujourd’hui, pour un moment de paix, pour un amour partagé. Extrait du roman Ibaydi, le détachement bleu Abdessalam Idriss

Iménokalen et un chamelier

jeudi 21 septembre 2006 par Abdessalam Idriss Le détachement bleu Navigation rapide Auditeurs tenus en haleine, p1 Ouled Ghali et Issakamaren, p1 libres de s’exprimer, p1 Garder son honneur sauf, p1 foggaras, p1 Auditeurs tenus en haleine Najem s’inquiète de répéter un poème, de mettre au point sa lecture. Il récite jusqu’à faire connaître le poète méconnu. A force de bouche à oreille, il soigne celui qui a la patte cassée. Pour tout quidam en état d’âme. A ce stade, il fera corps avec son peuple. Communauté de si faibles densités démographiques. Equilibristes. Il vibre en chacun. Spatial, aéroporté. Oxygène du sang. Auditeurs tenus en haleine. A sa merci. Du tac au tac. Avec tout son temps, il allège les pesanteurs. Ouled Ghali et Issakamaren La fête continue. Les Ouled Ghali et les Issakamaren observent entre eux une courtoisie de bon aloi. Les salutations interminables débouchent sur un échange de bons procédés. Les bergers Dag Ghali offrent de la viande et les Issakamaren des provisions de dattes. ElHadj Sidi Mohammed, le médecin poète des Issakamaren, est satisfait. Autrefois, il raccompagna Goma adolescent lorsqu’il se perdit dans les balcons du Tadmaït et se retrouva à Im Belbal, loin du puits de la zaouïa, où il devait se rendre. Pris entre une lumière de feu au sud et la dérive vers le nord d’anciennes traces, Goma, sauvé au milieu de la nuit par une daya regorgeant d’eau, suit la piste désaffectée encore visible. Le matin, rouge de tous côtés, après une rapide reconnaissance à pied et une journée de marche, apparut la koubba blanche d’Im Belbal. La grande tribu des Issakamaren est originaire de cette région. Le lendemain, on parle des espaces favorables à l’élevage, de tapis verdâtres, de plantes annuelles au ras du sol, de plantes pérennes dégingandées. On s’interroge sur les absents, les naissances, les liens de parenté, les empêchements, les signatures ou les signifiances. Des caravaniers renseignent quelques commerçants comptables de valeurs mercantiles. D’autres préfèrent la relation d’une traversée fulgurante, sans sommeil, sans pause, sans fatigue. Relation entretenue ou épisodique de l’assédjil, chameau sauvage, réaliste « adalla », en arabe saharien, sans marque et qui appartient à celui qui exploite le territoire. Celui qui paie sa « tioussé », location du territoire qui lui donne un droit d’usufruit, de gestion et de jouissance des ressources naturelles et allégeance qui le place sous la protection de son suzerain. Si une anecdote circule, traînée de poudre, habitude et réédition, c’est bien celle de l’aménokal qui, se proposant de camper à Illamane, se heurta au refus des Fils d’Ali, habitants des terres, parmi les plus anciens, et qui, en cas d’assemblée extraordinaire, bénéficient d’une double représentation. Ils ne donnèrent leur accord qu’au moment où l’aménokal s’apprête à lever le camp. L’hospitalité peut entrer en fête. L’accord sentimental n’en fut que plus musclé, en bonne intelligence, selon une logique préétablie. L’adhésion plus forte. libres de s’exprimer Najem plie ses jambes. Il enroule son chech sur sa tête avec dextérité. Il rayonne. La fête lui plaît. Le cliquetis des bois de la danse des bâtons. La cymbale du karkabou des haratines zénatas qui chantent leur refrain « Myriam Lili » sortit en droite ligne des oubliettes du Tidikelt. Les coursiers se pavanent. Décidément, c’est pour lui le grand bonheur. Le grand jour. Il va sans doute prendre la parole. Monopoliser l’attention. Frapper les esprits. Ses discours en enfilade ressuscitent la geste de l’amour et de la guerre. Il pratique la satire utile et le sens caché des mots. Il va rompre le silence. Délier les langues et susciter la rumeur. Les poètes en herbe vont pouvoir se mesurer à lui. Pour le plaisir. Pour l’honneur. Inspirés. Par singularité, par esprit de révolte ou par amour de la vérité. Dédicace aux commencements des rêveries de l’illusion. Par tranche d’âge ou regroupés, les hommes libres de s’exprimer ne s’en privent pas. Garder son honneur sauf Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore. C’est pourquoi, en cas d’accident, en cas d’impuissance, en cas de défaite, les hommes libres préférèrent s’exiler en gardant saufs son honneur à soi et celui de la communauté ou du clan. Après tout « la terre de Dieu est vaste » disaient-il. Plutôt que de se compromettre, vivre dans la servilité, ménager une hypocrite obséquiosité, ou, pire que tout, vivre dans la honte. Cela arrive le plus souvent aux temps d’un mauvais aménokal, à la suite d’une défaite malheureuse ou encore afin de l’éviter, pour y échapper, si le sort en est joué. Cela arrive également en cas de troubles, en cas de dictât illégitime, en cas d’usurpation. Mieux vaut, destin honorable, disparaître dans un vent de sable, dans les rochers des sommets, dans la blancheur de la plaine. S’il y a tout de même capitulation ou liberté abdiquée, le dilemme reste surmontable. Contre-attaquer reste possible. On vide les lieux pour le livrer à l’indu, l’imposteur provisoire. Mais si le départ s’annule, on se réfugie dans le regard des secrets enfouis, inviolables, incontournables et imprécis. Voilà qui réconforte, être Voilé ou ailé. Insaisissable et alternatif. Trajectoire, déplacement, progression, ascension, mise en route débridée. Un contre dix, dix contre un. Pour sauter, bondir, frémir, glisser, concentrer, encercler, agiter, sensiblement, comme l’éclair. En toute mobilité. foggaras Elhassan voyagea tant et tant qu’il arriva en vue d’un ksar à moitié en ruine mais toujours habité, perché au faîte d’une forteresse d’argile, de sable et de grès en formation qui surplombe une immense vallée submergée par l’eau la plus douce qu’il n’eut jamais goûté. Elle domine les palmiers et le sel de la sebkha, vaste lac salé allongé vers le sud. Au-delà des jardins où la menthe est séchée pour être exportée à dos de chameau, l’hiver, lorsque la menthe fraîche bleuit et se rabougrit de froid et de gel nocturnes ou matinaux. Le ksar est, en quelque sorte, comme son nom l’indique, une cité interdite. Il n’y pénétrera pas vraiment. Il sait pourtant qu’au sommet, au coeur du ksar, entre quatre tourelles de garde, un puits réputé sans fond transperce la montagne pour atteindre la nappe au niveau des jardins. L’eau jaillissante les inonde sans cesse. Il sait aussi que la colline du vieux ksar est entièrement creusée de tunnels comme ceux des foggaras et que s’y réfugie, une ou deux fois par siècle, quelque rebelle introuvable. Il n’atteindra que le souk où bédouins et sédentaires échangent leurs produits prés des caravansérails et des palmeraies protégées par des murets de briques de terre moulées à la main et sur lesquels de grands arcs ou demi-cercles sont peints à la chaux blanche, violette si elle est mélangée à de la poudre de teinte bleue diluée. A droite, les kefs, les falaises de petits plateaux découpés. A gauche, s’étirent les sables dorés de l’erg réchauffant. L’erg bienfaiteur pour les ksouris ou agriculteurs sédentaires qui peuvent souffrir du froid dans leur chair et leurs os qu’ils ensablent, dés qu’arrivent les chaleurs, pendant plusieurs heures, brûlant ainsi la maladie possible. L’erg qui, se mêlant au vent, vient assécher les jardins ou avancer la dune. Extrait de Ibaydi, le détachement bleu Abdessalam Idriss

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